Tribune dans le journal Le Monde

Vous trouverez ci-dessous la tribune signée par Laurent MARTINY directeur de MEDyC avec plus de 700 directrices et directeurs d’unités et parue dans l’édition numérique du journal Le Monde du 10 février 2020 afin de prendre position dans le cadre de la préparation de la LPPR :

Loi de programmation pluriannuelle de la recherche : un projet par et pour 1% des scientifiques

Faute de tenir les engagements budgétaires pris par l’État à l’occasion de l’agenda de Lisbonne (2000), le service public de recherche et d’enseignement supérieur décroche. Son indépendance et sa stabilité sont ébranlées par des pratiques d’évaluation, de management et de gestion empruntées au secteur privé. Les politiques publiques favorisent ainsi les contrats courts et précaires au détriment des emplois pérennes, elles promeuvent la compétition contre la coopération et enjoignent à trouver des résultats rentables aux dépens de la liberté de chercher et de son incertitude radicale.

La « performance » au risque de la catastrophe

Le jour de l’annonce du projet d’élaboration d’une loi de programmation pluriannuelle de la recherche, le Premier ministre déclarait : « gouverner c’est choisir, et choisir c’est renoncer ; nous devons donc faire des choix et décider ce qui est le plus important ». On comprend qu’il ne faudra garder que les « meilleurs » d’entre nous. Mais selon quels critères ? Ceux qui obtiennent des prix internationaux ou des labellisations « d’excellence », déposent des brevets, obtiennent de très gros financements européens et font des recherches à haut « facteur d’impact » ?

Soumettant la recherche à une pensée utilitariste et comptable, le management public mesure aujourd’hui la performance à court terme et ne considère le fruit du travail scientifique que par les seuls travaux à haute visibilité et à rentabilité immédiate. Pourtant chacun sait que la recherche ne peut être que le fait d’une vaste communauté, « stars » comprises : aucun « génie » n’existe sans un collectif stable, compétent et à l’abri de la précarité.

L’application généralisée et systématique des critères de la « performance », dont on connaît pourtant bien les défauts et les travers, constitue un danger majeur qui met notamment en péril notre indépendance vis-à-vis des financements privés et internationaux. Que se passera-t-il quand les chercheuses et les chercheurs travaillant dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de la pharmacie et de la finance ne seront plus financés que par le secteur privé ou des intérêts sectoriels ?

Les sciences où les brevets sont rares, celles qui ne nécessitent pas de gros équipements et dont les travaux profitent davantage à l’intelligence collective et au progrès social sont-elles amenées à disparaître ?

Pour une politique publique au service de la science

Nous nous sommes engagés dans la direction de laboratoires pour animer des collectifs, soutenir des recherches diversifiées (fondamentales, appliquées, critiques, participatives, etc.) et leur valorisation au profit de l’ensemble de la société. Cependant notre activité consiste de plus en plus à contenir les effets délétères d’une politique qui entrave les raisons de notre engagement et réduit le pluralisme de la pensée. Les organismes publics de recherche ont vu leur personnel fondre. À l’université, la population étudiante augmente quand les recrutements chutent (de près de 40% pour les enseignants-chercheurs entre 2012 et 2018). Les postes précaires de compensation sont désormais partout légion.

La recherche dite « sur projet » se substitue aux crédits récurrents, pourtant seuls à même de créer les conditions propices à l’élaboration de l’intelligence collective qui fait notre force.

La ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal, nous a invités à faire connaître nos besoins et à formuler des propositions concrètes dans le but affiché de nous associer à l’élaboration de cette loi. Les membres issus de l’ensemble de la communauté scientifique qui composent les instances représentatives des unités du CNRS, regroupées au sein du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS), ont à cette occasion affirmé la nécessité d’infléchir les orientations actuelles : « Il importe que la loi réaffirme le caractère de bien commun de la connaissance scientifique, […] qu’elle permette la réalisation des conditions les plus propices à l’expression de la créativité des chercheurs et des chercheuses qui nécessite stabilité, sérénité et liberté de recherche ; qu’elle fixe des perspectives pluriannuelles en termes de croissance de l’emploi scientifique et du financement public de la recherche publique. »

Ces propositions qui permettraient de renforcer l’attractivité et l’efficacité de la recherche française ont reçu l’assentiment de près de 98 % de 467 votants issus des instances qui nous représentent. 1 % a voté contre… Notre politique de recherche serait-elle faite par et pour 1 % des scientifiques ?

La vocation de toute la science n’est pas de créer des start-ups, d’obtenir des médailles ou de mener des recherches qui satisfassent le calendrier politique et le secteur privé. Nous tous savons que l’existence d’une science plurielle et indépendante, reposant sur des collectifs sereins et des recherches menées dans le temps long, est un pilier indispensable à la stabilité de toute société démocratique. En dégradant son service public de recherche, la France s’apprête à se priver des moyens qui permettraient de surmonter l’ampleur de l’actuelle crise écologique, sociale, économique et environnementale. Naturellement, nous nous y opposons.

Refondons la recherche et l’université

Nous refusons de devoir subir davantage de compétition, de perdre plus de temps à nous battre les uns contre les autres et d’être évalués suivant des critères utilitaristes au profit d’intérêts particuliers. Nous défendrons une loi de programmation pluriannuelle de la recherche si elle se fonde sur les propositions mûrement réfléchies par notre communauté, sur la volonté de renforcer les collectifs et non sur la promotion d’une infime élite oeuvrant au profit d’une infime partie des savoirs. Cette loi doit réaffirmer la nécessité du statut particulier et l’indépendance de celles et ceux qui font la richesse du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il y a maintenant quinze ans, notre communauté dénonçait la politique dangereuse qui s’impose aujourd’hui. Notre position est identique et nous restons déterminés à agir pour sauver les universités et la recherche.